Pour eux, une Princesse et faite, non pour courir par monts et par vallées, au risque de rencontrer un jour un fée, un elfe ou un lutin qui, de par leur magie, lui permettraient de dénicher le prince charmant, charmeur et charmé derrière le premier crapaud venu, dans la peau de la bête ignoble velue ou sous l'armure du premier vaillant jouteur héroïque.
Non, il ne pouvait en être question, car, pour le Roi, la Reine, Renaud et Sitroën, la Princesse Luna représentaient une grande valeur à conserver au sein du château. Car, pour eux, aucun château digne de ce nom ne pouvait croître sans une Princesse en son sein. Une Princesse belle, intelligente, bien faite et à l'esprit sage, certes, mais une Princesse pure et maintenue dans la pureté, avant tout. La pureté des diamants éternels qui seuls font briller un château digne de ce nom.
Aussi, la Princesse Luna était-elle confinée au rôle de l'astre céleste qui illumine le château, son bon peuple et sa région fertile, nuit et jour, sans disontinuer, et cela pour des siècles. Amen.
La Princesse Luna avait pour fonction d'être l'astre de Bagnolette.
Et c'était bien là ce qui, de sa vie, en faisait un désastre. Un désastre de Bagnolette.
Seconde après seconde, nuit après jour
La Princesse Luna était confinée dans la plus haute tour du château. Evidemment, pour briller comme un astre, il était nécessaire d'être le plus près du ciel et de dominer du plus haut toute la région.
La lumière était allumée en permanence dans ses appartements. Des dizaines de bougies aux flammes multicolores tremblotaient ici et là, que d'accortes servantes rallumaient à la moindre défaillance, car il était important que jamais la luminescence de l'aste qu'était la Princesse Luna faiblisse. N'importe quel paysan devait toujours apercevoir, d'où qu'il était, la clarté de l'astre qu'était la Princesse Luna. C'était rassurant pour lui, sa famille et ses cultures.
Aucune fenêtre des appartements de la princesse Luna ne comportait de vitre car cela aurait terni l'éclat des flammes. Aussi, lorsque le vent soufflait, pour tester les capacités de l'astre qu'était la Princesse Luna, les accortes servantes avaient fort à faire. Elles courraient d'un bout à l'autre des appartements pour rallumer les flammes vacillantes. C'était un véritable ballet qui, parfois, souvent, étourdissait la Princesse Luna. Laquelle s'autorisait, de temps en temps, à fermer les yeux pour ne pas avoir la tête qui tourne devant un tel essaim perpétuellement en mouvement.
Ceci dit, elle évitait de les fermer trop longtemps, ses beaux yeux de nacre, car, aussitôt, d'horribles pensées l'assaillaient. Elle voyait surgir devant l'écran fermé de ses paupières d'horribles crapauds pustuleux, de velues bêtes aux dents carnassières et de preux chevaliers en fer blanc, qui tous sans exception, tendaient leurs lèvres vers elle en susurrant: "Embrassez-nous, gente dame, perle de l'Orient et de l'Occident réunis, vermillon de nos veines, rubis de nos coeurs, améthystes de nos cerveaux, embrassez-nous en posant un chaste baiser de vos lèvres virginales sur nos bouches misérables...".
La Princesse Luna secouait sa chevelure de feu et rouvrait bien vite les yeux afin de chasser ces pensées impies et ces cauchemars indus. Car, en plus d'être belle, intelligente, bien faite et sage, la Princesse Luna était bonne. Elle ne tenait à faire de mal ni au Roi son père, ni à la Reine sa mère, ni à Renaud son blond de frère, ni à Sitroën son brun de frère. La Princesse Luna avait de la pitié pour eux et, comme elle était bonne, elle acceptait de passer chaque seconde de sa vie, chaque nuit et chaque jour, enfermées dans ses appartements, astre lumineux au milieu des flammes incandescentes de dizaines de chandeliers, afin d'être la Lumière qui rassure le Roi, la Reine, Renaud, Sitroën et le bon peuple, et d'être ainsi ce qui donnait au château un bonus sur tous les autres: le maintien à domicile d'un joyau princier qu'aucun prince égoïste et lubrique ne viendrait ravir à l'amour de ses pairs. La princesse Luna était bien bonne.
Et commençait à se poser des questions sur la pertinence de cette bonté.
Etre ou ne pas être, n'est-ce pas la question?
Evidemment, tout il y a toujours des "mais" et des "si" dans la véritable vraie vie complexe et xompliquée, il y avait des questions sans la tête de la Princesse Luna. Car, lorsqu'on a un joli minois renfermant un esprit bien fait, il arrive, inéluctablement, qu'on s'en pose des questions, toute Princesse qu'on soit.
Et la Princesse Luna qui n'avait pas grand-chose d'autre à faire de ses journées (et encore moins de ses nuits), en vint, tout naturellement, à se poser des questions. Pire: une question. Etre princesse, mieux, être La Princesse Luna, cela se réduit-il donc à végéter dans des appartements bien illuminés, dans la plus haute tour d'un château sis sur la plus haute colline d'une région fertile appelée la Bagnolette, entourée d'un roi, d'une reine et de deux frères, Renaud et Sitroën, qui, tout comme le bon peuple, s'activaient comme bon leur semblait, à leur guise, alors qu'elle, La princesse Luna, devait s'en tenir à paraître, bref à ne pas être... ou plutôt par être juste un bel ornement, une valeur placée dans des appartements-coffres à bijoux?
Cette façon d'être finit par lui sembler une jolie manière de ne pas être. et cela ne plaisait progressivement plus à la Princesse Luna qui, fort de son intelligence, de sa sagesse et de toutes ses autres quatlités, finisait par adorer fermer les yeux de plus en plus souvent, trouvant la compagnie des crapauds, des bêtes et des chevaliers finalement très attrayantes.
Jusqu'au jour où...
La Princesse Luna s'endormit.
..............
La suite prochainement!
"Princesse Luna" Livret I
de ST & Patrice publiées aux
Editions Luna
c/o Celia BP n°6
75462 Paris Cedex 10